RESERVE NATURELLE DE SARYCHAT-ERTACH ET PROBLEMES DE LA PRESERVATION DE LA BIODIVERSITE


Vereshchagin A.P - Sous-directeur de recherche au sein de la réserve naturelle de
Sarychat-Ertach. Protecteur émérite de la nature de la République Kirghize.

Propos recueillis en 2012 et complétés en février 2013

 

Les montagnes d'Asie Centrale sont riches en flore et faune variées. Le WWF a reconnu cette
région comme l’une des 200 Ecorégions Globales et comme un centre de diversité des plantes.
L’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (IUCN) l’a déclarée comme un point
« chaud » de la biodiversité. La réserve d'État de Sarychat-Ertach est organisée conformément à
l’Arrêté du Gouvernement de la République Kirghize n° 76 du 10 mars 1995. L'activité de la
réserve naturelle est conditionnée :

- par le Règlement de la réserve d'État de Sarychat-Ertach ;
- par le statut de la réserve naturelle dans le Réseau Universel des Réserves biologiques
(UNESCO, 2001) ;
- par « la Stratégie nationale et le plan des actions de préservation de la diversité biologique
et du paysage de la République Kirghize ».

 

La réserve naturelle a pour but d'étudier et de préserver l'écosystème unique de haute
montagne du Tian-Chan Central, de soutenir l'héritage culturel, d'améliorer les conditions
économiques et sociales des communautés locales sur le territoire de la réserve et aux alentours.

 

Présentation générale de la réserve de Sarychat-Ertach et de ses « habitants »

Le territoire de la réserve naturelle se trouve dans la zone charnière entre le Tian-Chan Intérieur et le Tian-Chan Central, dans la vallée de la rivière Sarychat-Ertach-Uchkul, affluent de la rivière
Sary-Djaz. La superficie totale du territoire de la réserve naturelle est de 149,117.9 hectares depuis
le 1er février 2013. Son altitude oscille entre 2.000 et 5.000 mètres.

Le climat de la réserve est très rude, fortement continental. La température moyenne annuelle de
l'air est de -7,5°C. La température mensuelle moyenne en janvier est de -21,5°C, tandis qu’en juin
elle est de +4,2°C. Les précipitations atmosphériques sont de 295mm par an, dont 164 pendant les
mois de juin et août. Le nombre de jours par an sous couverture neigeuse varie entre 200-210,
dans les zones supérieures de haute altitude. En hiver, il n'y a pas de couche constante de neige.

Concernant les paysages, on distingue cinq zones de haute altitude, qui comprennent plus de 30
paysages élémentaires. La flore est représentée par 294 espèces végétales. Sur le territoire de la
réserve on dénombre 25 espèces de mammifères, dont 5 espèces sont inscrites dans le Livre
Rouge du Kirghizistan :

- la panthère des neiges (Uncia uncia) ;
- l'ours (Ursus arctos isabellinus) ;
- le manul (Otocolobus manul) ;
- l’argali (Ovis ammon) ;
- la fouine (Martes foina).

L'avifaune de la réserve naturelle est représentée par 84 espèces d’oiseaux, dont 7 espèces sont
dans le Livre Rouge :
- l'aigle royal (Aquila chrysaetus) ;
- le gypaète barbu (Gypaetus barbatus) ;
- le vautour de l’Himalaya (Gyps himalayensis) ;
- le vautour fauve (Gyps fulvus) ;
- le vautour moine (Aegypius monachus) ;
- le faucon sacre (Falco cherrug cherrug)
- le grand duc (Bubo bubo).

Les poissons sont représentés par deux espèces :
- l'osman écailleux du Tian-Chan (Diptychus gymnogaster Kessler) ;
- l’omble chevalier du Tibet (Nemachilus stoliczkai Steindachner).

Les invertébrés de ce terrain n'ont pas été étudiés, bien qu'il y ait une grande variété d'espèces due à la diversité des paysages.

Estimation de l'état de la réserve naturelle. Dans le Tian-Chan Central existe un écosystème
unique de haute montagne mais celui-ci est inégalement étudié. Pour cette raison et afin de
développer une activité fructueuse de la réserve naturelle, un plan de gestion a été élaboré. Il
prévoit de compléter les données manquantes. Le territoire de la réserve naturelle se trouve à 200
km du bureau situé au bord du lac Issyk-Kul. Il n’y a pas d’électricité dans les maisons des gardes.


Origines, fondements juridiques et effets bénéfiques de la réserve sur la biodiversité

L’activité de la réserve naturelle de Sarychat-Ertach a connu 3 étapes pour sa formation et son
développement :
1. Fondement de l'organisation (1975 – 1995).
2. Organisation de la réserve naturelle et de son activité de 1995 à 1999.
3. Activité de la réserve naturelle de 1999 jusqu’à nos jours.

 

Lors de la première étape, le support de Vyrypaev V. A. en qualité d'initiateur a été décisif concernant la collecte des documents pour le fondement de l’organisation. L’accent a été mis sur
la préservation de l'écosystème de haute montagne et du territoire dans lequel habitaient trois
espèces d’oiseaux inscrites dans le Livre Rouge (gypaète barbu, aigle royal, vautour de l’Himalaya)
ainsi que 4 espèces de mammifères (argali du Tian-Chan, panthère des neiges, manul et ours).

2. La seconde étape est très significative car c’est en 1995 qu’a été organisée la réserve naturelle.
Cette deuxième étape est également triste car entre la période initiale et 1999, la panthère des
neiges a pratiquement été supprimée de son territoire par les employés du service de surveillance.
C'est un exemple qui illustre l’importance que revêt le choix du personnel de surveillance, et qui
reste d’actualité non seulement pour les employés de la réserve naturelle mais aussi pour toutes
les structures de protection de la nature ou autres, à différents niveaux et endroits au Kirghizstan.
Le braconnage est quant à lui répandu et prospère sur tout le territoire de la République.

3. La troisième étape a commencé à la fin de l’année 1999 et est encore en cours. Durant cette
période la direction de la réserve naturelle a été changée entièrement ainsi que les gardes de la
réserve. Tous les gardes qui habitaient sur le territoire de la réserve naturelle ont déménagé et
plus personne n’y habite.
Par conséquent le territoire de la réserve n’est contrôlé par les gardes que pendant les rondes. La
résolution des problèmes financiers a été mise en oeuvre à l'aide d’appels à projets notamment de
la part du Snow Leopard Trust. Le plan de gestion a alors été élaboré jusqu'en 2020. Ceci a permis
d’attirer des employés de l’Académie Nationale des Sciences de la République Kirghize et d'autres
spécialistes et d’organiser plus de 40 expéditions de terrain.
En ce qui concerne le plan de développement à long terme pour la préservation de la biodiversité
de la réserve naturelle, l'accent a été mis sur la préservation et la restitution des ongulés (argalis,
bouquetins), base alimentaire de la panthère des neiges. Suite à ce travail, le nombre d’argalis
(450 têtes en 1995) a augmenté jusqu'à son maximum en 2010, avec 2200 têtes (plus grande
population au Kirghizstan et en CEI). Mais la population de bouquetins quant à elle s’est stabilisée
entre 750-850 têtes. C’est cette quantité d’individus qui a permis l’apparition d’une première
panthère, dont le nombre augmente encore aujourd’hui. Sur le territoire de la réserve il y a 7
individus, dont 2 femelles avec leurs petits. Toutefois, selon les données génétiques, le territoire
de la réserve naturelle serait visité par 14 individus. Cette croissance du nombre de panthères doit
continuer jusqu’à retrouver son nombre initial sur le territoire : 17-20 individus.

 

Les études scientifiques au sein de la réserve étaient orientées sur la préservation de la panthère
des neiges ainsi que sur sa base alimentaire. Elles ont été menées de 2002 à 2007 selon le projet
international « La Panthère des Neiges », sous la direction du Dr Tom Mc Carthy (SLT, Seattle,
États-Unis). Néanmoins, la tendance sur le long terme est à la réduction du nombre de panthères
qui, dans les années 1970 comptait 1500-2000 individus contre 150-200 aujourd’hui.
D’après notre expérience, on peut espérer garder et restaurer la population de panthères des
neiges dans les conditions naturelles de ses lieux d’habitation :
- le bassin de la rivière Sary-Djaz ;
- l’Uzenguikuuch ;
- le Teskei Ala-Too ;
La réserve naturelle de Sarychat-Ertach quant à elle, permet de contribuer au perfectionnement
des méthodes de surveillance des animaux par le biais de nouvelles technologies. Après les
« photo-pièges », on a introduit une nouvelle méthode : le monitoring satellite. Le responsable de
ce travail est le professeur japonais Shigejuki Izumijama, savant reconnu et spécialiste dans le
domaine. Ceci devrait apporter de précieuses informations sur les voies migratoires que les argalis
empruntent (lieux des pâturages d'été et d'hiver, des curées, des naissances, des refuges contre
les carnassiers en été avec leurs petits) et qui restent encore en partie méconnues.

De multiples menaces présentes et futures

Malgré les résultats atteints jusqu’à présent, nous avons devant nous un immense travail à réaliser
si l’on s’accorde avec le plan de gestion et si l’on prend en compte les éléments qui menacent la
biodiversité de la réserve naturelle :

1. Le braconnage de la panthère des neiges, de l’argali, du bouquetin, de la marmotte et
d'autres animaux.
2. Le manque de ressources pour l'étude et la préservation.
3. Les changements climatiques globaux.
4. Les reconnaissances minières.
5. L'influence de Kumtor.
6. Le tourisme.
7. Le parcage répétitif du bétail sur la zone tampon et aux frontières des territoires voisins.
8. L'augmentation du nombre des exploitations de chasse à la frontière avec la réserve
naturelle.

 1. Braconnage : c’est le problème de toute la zone de haute montagne, qu'il est indispensable de
résoudre aujourd'hui puisqu’il est dû à un système corrompu. Les braconniers étrangers chassent
l’argali et le bouquetin pour la viande et le trophée représenté par les cornes. Sur le territoire de la
zone tampon de la réserve naturelle, dans le bassin de la rivière Akchiirak, on ne rencontre
presque plus d’argalis.

 

 Ils ont été supprimés par les
braconniers durant les 3 ou 4
dernières années (près de 200-
250 têtes). Actuellement, la
situation est comparable dans
la partie ouest de la réserve
naturelle, du côté de
l’exploitation « Kumtor ». Le
braconnage prospère ici dans
les exploitations de chasse. Il
dépasse les limites autorisées,
empiétant même sur le
territoire de la réserve
naturelle. Le braconnage est
présent où la population est
pauvre, et là où il n’y a pas de
contrôle des organismes de
protection de la nature. C'est
pourquoi il faut organiser des
groupes de patrouille dans les
régions d’habitation de
panthères des neiges et de sa
base alimentaire (bouquetin,
argali, marmotte). Ces
patrouilles seraient composées
de la population locale et des
représentants des structures
de protection de la nature et
de forces de l’ordre. Notons
une expérience positive de travail depuis 1993 dans cette direction au Pakistan. La lutte contre le
braconnage est organisée ici via la population locale. 80 % des profits de la chasse vont aux
communautés locales et 20 % à l'État. Le profit est considérable car la population locale participe
aux activités biotechniques, organise et participe à la surveillance elle-même. Et dans ce cas-là
c’est la communauté du village, et non l'élite municipale et nationale qui gagne. Pourquoin’applique-t-on pas cette pratique de la lutte contre le braconnage chez nous au Kirghizstan ? On
pourrait tester cela dans 1 ou 2 communautés (par exemple Akchiirak et/ou Enilchek).

2. Manque de ressources pour l'étude et la préservation : en raison de la situation économique
délicate de la République, les ressources financières pour l'étude et la préservation de la
biodiversité ne son pas suffisantes, voire sont totalement absentes.

3. Changements globaux climatiques : ce problème est une menace présente avérée, car sur le
territoire de la réserve naturelle il y a beaucoup de glaciers qui ont commencé à fondre. En effet,
les glaciers des Tian Chan ont perdu entre 0,1 et 0,8 % de leur surface par an au cours de la
dernière décennie et le processus semble s’accélérer depuis 2010

4. Prospections minières (menace présente et future) : depuis 2010, des travaux géologiques et
prospectifs sont réalisés sur la zone tampon du bassin de la rivière Koendu. Ces études, menées
par la compagnie canadienne « Kumtor Gold Compagny » pour de l’or, seront terminées en 2012.
Ils sont effectués dans l’ignorance des statuts nationaux et internationaux de la réserve naturelle.
Il est à noter que depuis juin 2012, les licences de prospections minières ont été supprimées sur ce
territoire et la réserve a vu sa superficie augmentée de 12% au 1er février 2013 par rapport à son
territoire précédent.

5. Influence de Kumtor : la compagnie canadienne se trouve à la frontière occidentale du noyau de
la réserve. L’activité de Kumtor a une influence directe sur les glaces du massif glacier de la
montagne Akchiirak. La première victime de cette liste est le glacier de Petrov (une des plus belles
créations de la nature avec le lac qui porte le même nom). Alors que le réchauffement de la
planète et le manque d'eau douce sont à l'ordre du jour dans le monde entier, Kumtor à la vue de
tous (opinion publique mondiale, gouvernement de la République) aggrave ce processus en
exerçant une influence néfaste directe sur les glaciers. Excepté des études sur des itinéraires
d’argalis, l'influence de Kumtor sur l'écosystème de la réserve n’a malheureusement pas été
étudiée.

6. Tourisme (menace future) : jusqu’à présent le tourisme n’est pas pratiqué sur le territoire de la
réserve naturelle, car il n'y a pas eu d’études scientifiques pour sa réalisation. Entre autres, il n’y a
pas de niveau défini des charges maximales admissibles sur les différents écosystèmes, surtout
pour les Territoires Naturels Spécialement Protégés. Il n'y a pas non plus d’infrastructures
correspondant à un développement maîtrisé et raisonné du tourisme (personnel qualifié,
transport, hôtels, voies écologiques, terrains de visite). Le tourisme sauvage et spontané donnera
plus de dégâts que de profits.

7. Parcage répétitif du bétail sur la zone de tampon et aux frontières avec les territoires voisins
(menace future) : la question du développement spontané de l'élevage dans cette région est la
plus importante. Il faut y faire attention, car dans le futur, nous nous heurterons aux
conséquences de l'augmentation non contrôlée de la quantité de bétail domestique et de sa
pression sur l'écosystème de haute montagne, entraînant dégradations sur les pâturages et
érosion du terrain.

8. Augmentation du nombre d’exploitations de chasse à la frontière avec la réserve naturelle : 7
exploitations de chasse illégales étaient encore récemment situées autour de la réserve naturelle
de Sarychat-Ertach. On sait alors que les lois de la République Kirghize « Sur la biodiversité » et
« Sur les Territoires Naturels Spécialement Protégés » ont été bafouées.

Il est possible d’y chasser le bouquetin et l’argali (ce dernier étant inscrit dans le Livre Rouge de la
République Kirghize, mais chaque année on délivre 70 licences pour sa chasse !). Une question
évidente se pose alors : pourquoi depuis 2000 le nombre d’argalis dans la réserve naturelle de
Sarychat-Ertach augmente constamment (ayant d’ailleurs atteint au mois de novembre 2010 plus
de deux mille individus – voir photo), alors qu’aux alentours de la réserve et sur tout le territoire
du Kirghizstan, elle diminue ?

 

Quelles perspectives ?

Malgré l’importance particulière de la réserve naturelle, nous ne pouvons à présent pas réaliser le
plan de gestion de celle-ci du point de vue des résultats obtenus concernant l’augmentation du
nombre d’argalis, de bouquetins et de panthère des neiges, ou encore par rapport à la
préservation de l'ensemble de l'écosystème de haute montagne. En effet nous nous heurtons :

- à des financements insuffisants ;
- à l'absence de base matérielle nécessaire ;
- au manque de spécialistes qualifiés pour l’accomplissement des études scientifiques et la
surveillance constante de cet écosystème.
La résolution des problèmes présentés ci-dessus pourrait permettre la sauvegarde non seulement
de la panthère des neiges mais de la biodiversité du Tian Chan central en général.

 

 

 

 

 

 

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